— L’œil de Bamako

Malick Sidibé qui fait twister la Fondation Cartier l’hiver 2017 au son de Babacar Traore ou de la soul électrisante de James Brown est l’un des plus grands photographes originaires du continent africain. Fils de paysan peul il est celui de la fratrie auquel son talent de dessinateur vaudra un diplôme d’artisan-bijoutier. Invité à décorer le Studio Service de Gérard Guillat aka “Gégé la pellicule” dans le quartier de Bagadadji à Bamako, il devient l’un de ses meilleurs assistants et prend sa succession à l’enseigne du “studio Malick” au lendemain de l’indépendance du Mali en 1962.

Pour se faire tirer le portrait à l’époque, les bamakois se souviennent de trois possibilités : Le grand Seydou Keïta pour 
les photos de studio, Malick pour les photos de surprise-parties et Sakaly pour les photos d’identité. Sidibé n’est donc pas comme son aîné Keita qu’un studiotiste bien qu’il voit défiler du monde devant ses fonds rayés hypnotiques et son lino à motifs, des “sapeurs” qu’on nomme alors élégamment des “djentlemanes” comme des femmes parfois étrangement photographiées de dos.

Sidibé est à Bamako ce que Weegee était à New York, les cadavres sur le trottoir étant ici avantageusement remplacés par une jeunesse convulsive dansant sur les ruines de la domination coloniale. Sidibé, à peine affligé d’un strabisme congénital demeure pour l’éternité le bien nommé “oeil de Bamako”, enfourchant son vélo de fêtes en club ou en surpat à domicile avec son rollei en bandoulière. Il est timide mais empathique, il a de l’instinct et l’intuition du parfait cadrage. Il documente l’ insouciance et l’exubérance de la vie bamakoise libérée du carcan colonial entre modernité et tradition avec un sens aigu de l’observation comme un August Sander ou un Mike Disfarmer possédé par l’esprit swinging de David Bailey.

Pas un “bal de poussière” qui se respecte sans Malicki qui développe la nuit jusqu’à 6 rouleaux de 36 photos, affiche les tirages sur un carton devant le studio.
La confiance en soi et en l’avenir est telle qu’on danse pour se faire remarquer sur les musiques rock, twist, afro-cubaine, habillés au diapason de la mode des années 60 et 70. Une photographie de Sidibé est d’ailleurs baptisée “Regardez-moi”. Pour lui, la photographie “embellit” les clients dans une image positive liée à l’instant mais destiné à la postérité.

La carrière internationale de Sidibé démarre tardivement mais comme une flèche avec le soutien et l’admiration du galeriste André Magnin à partir des Rencontres Africaines de  la Photographie de Bamako en 1994 avec le Prix de la Fondation Hasselblad en 2003 et la consécration du Lion d’Or pour l’ensemble de son œuvre à la 52e  Biennale de Venise. Soucieux de son indépendance, il n’a jamais été enchaîné à un contrat mais a consenti à confier la promotion de son travail à son ami.
Agnès b grande collectionneuse de photographies en particulier de celles de Malick Sidibé décline en sérigraphie sur sweat la fameuse “Nuit de Noël”, qu’il avait prise le 25 février 1963, veille du ramadan, au Happy Boys Club de Bamako qui fait partie des 100 photos les plus influentes du monde selon Times magazine, sans doute parce qu’elle traduit par l’effervescence de la joie de vivre la réappropriation de son image.

L’oeil de Bamako s’est définitivement fermé en 2016 au Mali qui a connu des jours plus heureux mais en contemplant ses photographies joyeuses et tendres on se dit pour toujours “Béni soit qui au mali danse” pour paraphraser un célèbre chanteur…

Deux œuvres de Malick Sidibé font à ce jour partie de la collection Bel Œil :

The Boxer, 1966, photographie (contemporary print), signée, datée 1966-2010, dim papier :120×120 cm
Jeune homme Pattes d’Elephant (contemporary print) signée, datée 1977, dim papier 48×35 cm

 

Fondation Cartier
Malick Sidibé Mali Twist
Exposition du 20 octobre 2017 > 25 février 2018